Le Théâtre de la Ville à l’heure pachtoune

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Le Théâtre de la Ville à l’heure pachtoune

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Photos Kamrouz

Les saisons se suivent et, parfois, se ressemblent au Théâtre de la Ville. Années après années, l'établissement nous a tant habitués à une élite d'artistes venus d'Asie centrale, d'Inde et du Pakistan, qu’on en oublierait le niveau exceptionnel. Tant que Dieu leur prête vie, la direction reprogramme les meilleurs d'entre eux au gré d'opportunités artistiques variées. De loin en loin, l'endroit s'impose de cette manière à ces maîtres dans leur tournée, voire leur carrière.

Découverte en 1965 à Peshawar (Pakistan), la chanteuse pachtoune Zarsanga est précisément de ce bois-ci. Plus de vingt ans après ses premiers pas à Paris, l'événement pakistanais du 22 mars au Théâtre de la Ville relève davantage de retrouvailles avec les virtuoses Ghulâm Hussein (rubâb) et Akbar Khamisu Khan (flûte double alghoza) que du récital.

D'extraction gipsy, l’artiste s'est fait connaitre dès son jeune âge par des performances publiques, puis à la radio locale – une gageure pour une femme à Peshawar –. Or, à l'instar de Gulabi Sapera (Rajasthan), le répertoire de Zarsanga fédère des arts populaires menacés, performances publiques à la confluence du chant et de la danse.

A défaut des mêmes chorégraphies chatoyantes, elle peut se vanter d’avoir initié le public occidental aux styles profanes namk'i et tappa de sa région, dans toute leur rugosité. Réminiscences troublantes de Bi Kidude (Zanzibar) par exemple, lorsqu'au son de sa voix cassée, l'auditeur sombre dans ses romances compassées et les rengaines de noces d'antan.

Qu’elle soit afghane ou pakistanaise, la chanson de Zarsanga se vêt de ragas indiens : aux rythmes changeants des danses qata ghani, le rubâb de Ghulâm Hussein tinte ici d'un jeu pincé caractéristique, avec des relents de chanson hérati. Coté percussion, la programmation a annoncé en dernière minute la participation d’Anb Jogi au dholak.

Le contraste sera donc flagrant avec la flûte double alghoza d'Akbar Khamisu Khan (Sind). Malgré un précédent sur cette même scène en octobre 2011, sa flûte, plus vive, se télescopera – plus qu'elle ne se combinera – à la chanson du Nord-Ouest. Le sonneur, disciple homonyme de Khamisu Khan (1936-1983), en tient le même lehra, un genre instrumental à danser bâti comme un kâfi.

Les ornementations en modes hexatoniques en virevoltent, telles des flûtes du Rajasthan ou du Baloutchistan : l'alghoza, d'ailleurs cousine du donali baloutche, imprime par exemple à ces motifs musicaux les mêmes balancements entêtants que ceux de transe du Baloutchistan. Hululements hypnotiques expirés à l'unisson avec les autres tuyaux, en bourdons. Richement décoré, l’instrument est définitivement extraordinaire. Une expérience rare qui justifie à elle seule le déplacement.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com