Chucho Valdés | Gonzalo Rubalcaba : la quintessence du piano cubain

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Chucho Valdés | Gonzalo Rubalcaba : la quintessence du piano cubain

A 76 ans, Chucho Valdés fait feu de tout bois. Nous avions chroniqué au printemps 2016 dans nos colonnes, sa célébration des 40 ans d’Irakere, Dream Team parmi les groupes cubains des années 70. Dans le même temps, il réorganisait sa formation, ne gardant que le percussionniste Yaroldy Abreu dans la version quartet.

En tournée mondiale pratiquement toute l’année, il ne manque aucun grand rendez-vous à Cuba, tels la Journée Internationale du Jazz ou le Festival Jazz Plaza de la Havane. Outre ses participations aux « opera prima » de jeunes artistes, il faut signaler son tout récent double CD en collaboration avec Arturo O’Farrill, un hommage à leurs géniaux géniteurs respectifs, Bebo et Chico (Familia, Motéma, 2017).

A ce millefeuille déjà bien consistant, il convient d’ajouter, cerise sur le gâteau, un exercice chéri de tout amant des « blanches et des noires » : le duo de pianos. Entre rencontres occasionnelles lors de tournées ou de festivals et la version étendue au trio de pianos quand Michel Camilo s’y incorpore, le tandem qui semble s’installer dans la durée, et qui nous est proposé le 20 novembre 2017 à la Seine musicale, c’est bien celui qu’il forme avec l’ex-jeune prodige Gonzalo Rubalcaba (le préfixe « ex » s’applique à la jeunesse du sujet).

Car prodige il reste, même si sa carrière semblait patiner un peu à la fin de sa période Blue Note. Elle avait formidablement commencé, au berceau pourrait-on dire, puisqu’il naquit en 1963 au sein d’une famille de musiciens : un grand-père tromboniste, Jacobo, un père pianiste, Guillermo (1927-2015), deux frères aînés (tous deux décédés) William et Jesús, bassiste et pianiste respectivement. Ainsi que quelques cousins de Pinar del Río officiant dans l’Orquesta Típica Rubalcaba. Ajoutons à cela la fréquentation des Frank Emilio Flynn ou des Peruchín, dont on ne sort pas indemne, et l’on comprendra que le jeune Gonzalito était déjà mûr en 1980 pour remplacer Pepe Palma dans une tournée de l’Orquesta Aragón en France et en Afrique.

En 1984, considéré comme un phénomène sur le plan national, il participe à des descargas aux côtés d’Arturo Sandoval et Hilario Durán, comme au Festival du Son de Guantánamo. Mais, la même année, c’est surtout sa rencontre avec Dizzy Gillespie au Festival Jazz Plaza qui lui ouvrira de nombreuses portes au niveau international. C’est ainsi qu’il se fait connaître dans le monde du jazz, un style qu’il a découvert à l’adolescence.

Après quelques productions locales (EGREM), c’est le producteur allemand Götz Wörner qui va le lancer dans le grand bain en 1986 avec notamment le Live in Havanna (sic) (Messidor, 1986). Il est alors accompagné du Grupo Proyecto, un formidable sextette qui offre une nouvelle lecture des rythmes afro-cubains – avec notamment le fameux duo percussif El Negro Hernández/Roberto Vizcaíno – dans un contexte jazz/jazz-rock. Une fusion débridée auprès de laquelle les productions actuelles paraissent souvent timorées.

Charlie Haden sera son deuxième mentor et lui permettra de signer sa première carte de visite chez Blue Note, Discovery (1990). S’ensuivront une dizaine d’albums, le plus souvent en trio (avec Haden, Paul Motian, Jack DeJohnette, Jul Barreto, John Patitucci, Ignacio Berroa, Jeff Chambers…) ou avec son Cuban Quartet (avec le rescapé de la période cubaine Felipe Cabrera).

A partir de 2010, Gonzalo Rubalcaba se relance en créant le label indépendant 5Passion – « cinco-pasión » ou « syncopation » : jeu de mots avec « syncope » –. Cette nouvelle impulsion se traduit par de nouveaux concepts, des formats plus variés, un personnel remanié. Il forme un intéressant trio/quartet, Volcán, avec son vieux compère El Negro Hernández et Giovanni Hidalgo. Ou encore revient à un format plus étoffé, un peu dans l’esprit du Grupo Proyecto des années 1980, même si les claviers ont laissé la place à un bon vieux piano à queue. La reprise d’un titre fétiche de l’époque, La nueva cubana, avec ses montunos décomposés, ses syncopes en cascade, n’est pas anodine (Son XXI, 2011).

Pour l’heure, deux albums en piano solo parus chez 5Passion nous donnent une idée du jeu actuel de Rubalcaba (, 2010 et Faith, 2014). En deux mots, toujours virtuose mais légèrement assagi. Peut-être les critiques sur le déluge de notes, pas forcément justifiées, sont-elles responsables de cette inflexion. Ou l’âge tout simplement.

Cette tournée et cette unique date française, le 20 novembre à la Seine Musicale, vont nous donner l’occasion de toucher les sommets avec la découverte, pour le plus grand nombre, du prodige Gonzalo Rubalcaba et les retrouvailles, jamais décevantes, du géant Chucho Valdés. On nous promet des standards, de la musique populaire et du jazz, réinventés comme il se doit par le génie créatif de ces deux monstres. Autant dire du beau, du bon, du solide.

Par Didier Ferrand | akhaba.com

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