Des gitans d’Andalousie chantent et dansent à Paris

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Des gitans d’Andalousie chantent et dansent à Paris

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Photo Jean-Louis Duzert

Après le cycle dédié à l’Arménie, la Cité de la musique poursuit son périple en musiques du monde avec trois jours, du 22 au 24 février, consacrés à la tradition profonde d’Andalousie, le flamenco. Notamment, celui du doyen, soixante-treize ans environ, Agujetas (dimanche 24). L’ancien forgeron aux dents métalliques qui affirme ne pas savoir lire ni écrire, mais connaît sur le bout des doigts, ou plutôt par cœur ses letras en matière de cante jondo.

Il faut dire que l’homme est rude avec ceux qui intellectualisent le flamenco. Pour lui un cantaor lettré n’est pas un vrai chanteur de la complainte andalouse. Bref, Manuel de los Santos Pastor surnommé Agujetas est un pur à qui son père, dit Agujetas el Viejo (forgeron d’agujas, aiguilles ferroviaires), a transmis la tradition du cante de Jerez de la Frontera. La cité du sud de l’Andalousie, réputée bastion du flamenco historique, celui de la clameur âpre et doloriste, guidé uniquement par la quête du duende.

Cette inspiration aux allures de transe mystique fait tout l’art de Manuel Agujetas, instinctif, direct. Un chant des tripes que le cantaor déclame de manière naturelle, sauvage comme l’est l’homme, fauve farouche, ours indépendant. Les traits d’un sachem indien de western spaghetti, le chanteur andalou, reconnu depuis son premier disque en 1970 qui lui a permis de quitter la forge paternelle, est aujourd’hui l’une des dernières mémoires des palos anciens.

Il restitue avec un sens inné, d’une voix déchirée, ces types de chant flamenco, excellant notamment dans les soleá, bulería, fandango, martinete ou siguiriya, interprétés dans un phrasé où ses vers, ses cris, sont suivis, soulignés, de silences qui laissent le temps à l’auditoire de s’imprégner de leur puissance tellurique. Accompagné à la guitare du fidèle Antonio Soto, Agujetas retrouve la Cité de la musique où il s’était produit le 6 décembre 1996 dans une relative indifférence médiatique. Il revient aujourd’hui « star » du festival andalou de la salle du Nord parisien.

Ce même soir où le précède avec guitare, chœur et palmas une autre vedette du chant andalou, La Susi, alias Susana Amador Santiago. La fille blonde d’Alicante avait commencé danseuse avant de se faire remarquer par Paco de Lucía qui lui fait enregistrer avec lui en 1977, à vingt-deux ans, son premier album pour devenir depuis exclusivement chanteuse. Mais, assise, La Susi ne peut empêcher ses pieds de bouger, le corps complétement saisi par son âme qu’elle donne entièrement au flamenco.

Un timbre intense, un peu voilé, un tempérament ardent l’ont longtemps fait comparaître en féminin à El Camarón de la Isla (1950-1992) jusqu’à être surnommée La Camaróniana, à son grand agacement. Elle, qui a accompagné l‘impétueux chanteur guitariste, veut juste être La Susi, une chanteuse aux déclamations un peu sombres, une des premières femmes interprètes à tenter quelque fusion moderniste du flamenco. Elle a enregistré, il y a plus de trente-cinq ans, une soleá avec guitare basse et batterie.

Le cycle L’Andalousie gitane commence le vendredi 22 avec une grande célébrité du bailé flamenco, Manuela Carrasco qui a dansé aux côtés de quelques figures mythiques du cante comme Fernanda de Utrera (1923-2006), El Chocolate (1931-2005) ou le danseur El Farruco (1935-1997). D’ailleurs, le samedi 23 est un spectacle complet de flamenco, tel que la planète entière le connaît : danse, chant, dramaturgie et fête.

C’est un soir de bulería, le palo festif aux chorégraphies vives et spectaculaires qui fait la réputation de Jerez et que viennent représenter quelques renommées issues de la ville, tels les chanteurs Diego Carrasco, Tomasa Guerrero Carrasco dite La Macanita. Le samedi après-midi est aussi un forum pour éclairer ce lien indissociable qui unit gitans andalous et flamenco.

Une conférence de l’ethnomusicologue Corinne Frayssinet-Savy et une table ronde animée par la journaliste Caroline Bourgine, ancienne de la radio France Culture, qui tentent de disséquer les réalités complexes du flamenco, sa pluralité, ses « écoles », voire ses mémoires gitanes. Des débats suivis par des travaux pratiques avec le concert du chanteur José Valencia soutenu par le guitariste Juan Requena.

Originaire d’un clan de Lebrija, autre bastion du flamenco, lié à des familles de la voisine Jerez, Valencia chante dès ses trois ans dans les peñas du genre à Barcelone et fut finaliste en 1981, à six ans, d’un fameux concours de chant flamenco. Réputé pour son sens des siguiriya et romance por bulería, José Valencia a collaboré, dès l’adolescence, avec plusieurs grands noms du chant et de la danse gitans, qu’ils soient novateurs ou gardiens du temple.

Par David Marif | akhaba.com | 2013-02-20