Histoire sans paroles

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Histoire sans paroles

Le 21 novembre, le luthiste kurde Ali Akbar Moradi rencontre le percussionniste iranien Habib Meftah Boushehri sur la scène de la Maison des Cultures du Monde, pour un set instrumental inédit. Une affiche inattendue qui sonne comme un duel d’improvisation.

A ma droite : Ali Akbar Moradi, luthiste émérite natif de Gahvareh (Kurdistan iranien), et presque habitué de la scène de la Maison des Cultures du Monde. Sa constance à désenclaver la musique instrumentale des Ahl-e Haqq de son contexte religieux l'a consacré ambassadeur du tanbur kurde iranien. Indéfectible de l’interprétation profane, ce pionnier fonda l'une des toutes premières troupes artistiques de tanbur en 1972, puis collabora avec le Shams Ensemble de Kaykhosro Pournazeri. Son style emprunte définitivement aux Ahl-e Haqq, leurs modes et leurs techniques.

Sa carrière solo s'envole dans les années 1990, alors qu'il enregistre tour à tour un inventaire des maqam traditionnels et de très nombreuses compositions personnelles pour ce luth, intégrant le tombak et le daff. Il multiplie alors les tournées en Europe et aux USA, alternativement avec les percussionnistes Pejman Hadadi et Bijan Kamkar. Ses albums en duo avec Kayhan Kalhor (In The Mirror of The Sky, World Village, 2004) puis avec le chanteur et joueur de baglama turc Ulaş Özdemir (The Companion, Hermes, 2007) sont de réels aboutissements artistiques de sa démarche. Cette dernière expérience ébauche une tentative d’œcuménisme musical avec les ozan, les chantres alévis. Sur la scène iranienne, Ali Akbar Moradi est aussi un compositeur. Depuis 2009, l'album Do Valeh, puis les bandes originales Mehr va Mah et Païz combinent le tanbur à d'autres instruments classiques iraniens dans des ambiances plus proches du sonnati persan.

Ali Akbar Moradi

Quant à Habib Meftah Boushehri, c'est un percussionniste autodidacte, dans la pure tradition de Bushehr (Sud de l'Iran), et qui vit à présent en France. Le tempo, un avatar local de la derbouka, est son instrument de prédilection. Ses racines musicales sont les genres traditionnels propres à Bushehr, qu'on amalgame à tord au style bandari des autres ports iraniens du Golfe. Pour Meftah Boushehri, il s’agira plutôt de thèmes de danses traditionnelles, de marches religieuses et de quelques genres semi-savants pour la flûte, pratiqués dans cette ville : le lala'i, le dashti et le khayyami.

A cet égard, l'album solo Dey Zangeroo (Ava Khorshid, 2006) est sa réalisation  la plus personnelle. Flûtiste, percussionniste décalé et indépendant, il se fait mieux connaitre à la scène en Europe comme le troisième larron de l'Ensemble Shanbehzadeh, et c'est à ce titre qu'il a collaboré à l'expérience fusion-jazz Zâr (Buda Musique, 2011). Il a également enregistré l'album instrumental Yell (Ava Khorshid, 2012), avec le oudiste iranien Shahram Gholami, une étoile montante de la scène iranienne.

Quoi qu'on dise, l'eau et l'huile demeurent difficilement miscibles. Ces deux virtuoses vont-ils se confronter ? Le tempo du percussionniste s'assagira-t-il pour rejoindre le tanbur ? La rencontre de ces deux comètes procède soit d'un hasard inouï du calendrier, soit d'un choix artistique audacieux. Rendez-vous rare qui donnera certainement envie aux observateurs, a minima, de les apprécier sur scène distinctivement. Les admirateurs transis d'Ali Akbar Moradi gardent peut-être le goût amer de son dernier passage parisien en 2012, où, pour une obscure raison de passeport, ils avaient dû se contenter en dernière minute d'un remplacement par le fils aîné du Maître, Arash Moradi. Ce dernier n’ayant pas démérité,  les retrouvailles n'en seront que meilleures.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

Goblet of Eternal Light : Ali Akbar Moradi et la chanteuse iranienne Bahar Movahed Bashiri

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