Hymnes et girations de Haute-Egypte

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Hymnes et girations de Haute-Egypte

Pour peu qu'on l’écoute, le spectacle Chants et danses soufis de Haute-Egypte nous emmènerait au cœur des mouleds, ces pèlerinages traditionnels égyptiens célébrés à l’occasion de l’anniversaire d’un saint. Si on fait abstraction de l'accumulation de processions confrériques, de camelots et de forains qui caractérisent ces rassemblements de nos jours, ceux-ci sont encore motifs à un art hymnode très apprécié. La renommée des cheikhs soufis Ahmad Al-Tûni (1932-2014) et Yasin Al-Tuhâmi, natifs d'Hawatka (Haute-Egypte), dépasse depuis longtemps les frontières du pays. Dans le cadre de son cycle automnal Egypte Mix, l'Institut du Monde Arabe présente le 14 novembre à 20h, sur la scène de l'Auditorium Rafik Hariri, les cantillations du Cheikh Zein Mahmoud, dans un esprit plus arty que sacré.

Issu de l'école d'Al-Azhar à Al-Minya (Haute-Egypte), le Cheikh Zein commence précisément sa carrière dans le Sud égyptien comme hymnode soufi, ou munshid. Jusqu'à 24 ans, dhikr et madah constituent l’essentiel de son répertoire. A son arrivée au Caire, le jeune homme se diversifie notamment dans les chants traditionnels profanes. Il collabore avec la troupe El Warsha, puis étudie auprès du grand Sayyed Al-Dowwi l’art épique de la geste hilalienne. Après sa rencontre avec la danseuse française Virginie Recolin-Ghanem, sa route bifurque vers la Maison des Cultures Orientales, à Marseille. Lorsqu'ils se rencontrent, la chorégraphe-interprète chasse depuis 1998 les clichés de danse du ventre dans ses nombreuses chorégraphies orientales avec le compositeur et joueur de oud Georges Kazazian.

Au fil des séjours en France, Zein Mahmoud parvient à valoriser enfin son répertoire extatique. D'une part, il décline ses divers registres traditionnels, alternant profane et mystique. En 2009, il monte, à l'instar des dernières tournées de Cheikh Ahmad Al-Tûni, un spectacle de musique baladi de Haute-Egypte avec les musiciens d'El Warsha (oud, ney, kamanché, mizmar). Déjà, Virginie y joue les almées du Nil. De la même façon, celle-ci collabore en 2011 au tour de chant mystique Chants sacrés de Haute-Egypte/Chants et danses soufis, lorsque Zein monte un cycle d'hymnes sur des vers d'Ibn Arabi (1165-1240), interprété par un chœur typiquement confrérique (tambourins, choristes).

Parallèlement, la voix forte de Zein Mahmoud s’est aussi imposée dans Zaman Fabriq, un groupe récent de fusion balkano-orientale. Dans cette collaboration pluraliste, sa cantillation retentissante se pose sur le saz (Bruno Allary), le kaval (Isabelle Courroy) et les nappes synthétiques (Philippe Guiraud). A ce jour, leur CD Zaman Fabriq (Buda Musique, 2011) est le principal enregistrement disponible du Cheikh ; mais qu'elles doivent lui paraitre lointaines, les rives de Minya...

A la fin du jour, ce nouveau spectacle Chants et danses soufis de Haute-Egypte s'annonce comme une nouvelle collaboration scénique, version soufie, entre l'hymnode, son almée et le oud d'Abdessattar Jaziri. Pour l'occasion, Cheikh Zein a choisi les vers extatiques qui font la réputation charismatique du poète soufi cairote Omar Ibn Al-Faridh (1181-1235). Une aura qui rassemble sur ce nom, bien au-delà de la confrérie soufie égyptienne qui le porte, la branche Faridiyyah de l'ordre Qadiri.

Dans ce nouveau spectacle, les volutes de Virginie Recolin-Ghanem incarnent les mélismes de la cantillation soufie. Cette chorégraphie introduit par exemple l'ambiguïté spirituelle de la danse giratoire tanoura, du nom de la jupe traditionnelle qui la caractérise. Chérie des touristes, cette danse festive égyptienne dérive du samâa mevlevi — ou sema en turc —, et en usurpe parfois un mysticisme qui n'est plus le sien depuis longtemps. A son tour, Virginie transforme sur scène cet accessoire local bigarré en un simple volant d'un blanc immaculé, sans doute pour mieux en contourner les codes. Ainsi placé sous le signe du mevlevisme, cette initiation spectaculaire marque à cet égard l’escalade des deux artistes vers des ambiances plus extatiques.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

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