Le Khoury Project au Comedy Club

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Le Khoury Project au Comedy Club

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Photos Patrice Dalmagne

L'annonce du décès du célèbre « connexionneur » de musiques du monde Rémy Kolpa Kopoul tombe avec fracas dimanche dernier. L'instigateur des soirées de découverte musicale Lundi c'est Rémy disparaît mais l'enthousiasme des artistes qu'il a su fédérer reste intact. Après l'hommage rendu lundi dernier par Radio Nova à la suite du concert du bassiste ivoirien César Anot, c'est au tour du trio jordano-palestinien The Khoury Project de dédicacer leur concert au Comedy Club à ce défricheur infatigable de talents.

Les frères Khoury n'ont pas attendu d'arriver en Europe pour commencer à concocter leur mélange de sonorités moyen-orientales, de flamenco et de jazz. L’histoire commence à Amman avec le frère ainé Elia Khoury. Joueur de oud virtuose, il fait des études de musique arabe classique occidentale au conservatoire national de musique en Jordanie avant d'obtenir une bourse pour un master à Istanbul. Il revient ensuite à Amman cinq ans pour enseigner et travailler en tant qu'ambassadeur des échanges culturels avec des structures telles que l'Institut français, le Goethe-Institut, l'Institut Cervantès ou encore le British Council.

En 2007, le moment propice, le kairos se produit. Il est temps pour les trois frères de faire un cross over, d'apprendre de nouveaux langages musicaux. Elia, Osama (qanun) et Basil (violon) décident donc conjointement de venir à Paris pour un an dans le cadre d'une résidence artistique. Ils déménagent ensuite à Angers où ils effectuent des stages de musique jazz, cependant qu’Osama poursuit aussi des études de composition de musiques de film.

Malgré un premier album paru en 2003 de manière confidentielle, c’est l'année 2013 qui lancera irrémédiablement leur carrière artistique avec leur prestation musicale à l'Institut du Monde Arabe, le 22 février, sur la version modernisée du film d'animation de Lotte Reiniger Les Aventures du Prince Ahmed. S’ensuivra quelques mois plus tard la réalisation de l’album du même nom paru sur le label de l’IMA. Le 7 juin, c’est la commande qui leur est confiée par le MuCEM – Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée – pour la soirée d'inauguration du musée phare de Marseille-2013, avec comme invitée d'honneur la grande chanteuse de flamenco Estrella Morente. Enfin, le 14 juin se déroulera un concert exceptionnel pour la création Mediterraneo avec le célèbre ténor Roberto Alagna au Festival des musiques sacrées de Fès.

Dès 2011, leur virtuosité avait déjà été remarquée par le frère de Roberto, David Alagna, également compositeur, qui mit tout en œuvre pour que la création aboutisse alors que le ténor n'avait jamais travaillé avec des musiciens orientaux auparavant. Le parcours des trois frères Khoury est ainsi étonnement jalonné par des rencontres avec d’autres familles musicales : les frères Alagna mais aussi Enrique Morente et sa fille Estrella. En 2006 déjà, les Khoury avaient été invités par le roi d'Espagne à faire une création avec le grand maître du flamenco contemporain.

Les frères Khoury possèdent incontestablement une carte de mélodiste dont ils savent user avec parcimonie mais efficacité. C'est ainsi qu'ils surent faire étinceler la voix puissante de la diva du flamenco lors de la célébration marseillaise des civilisations de la Méditerranée. Pour faire office de passerelle culturelle entre les deux rives, le qanun d'Osama et les palmas de la chanteuse s'harmonisant somptueusement dans cet aller-retour rythmique.

Coté instrumental, leurs parcours sont éloquents : les master class du grand oudiste irakien Munir Bashir suivis par Elia, les cours de qanun prodigués par le virtuose turc Halil Karaduman à Osama, et l'apprentissage du violon par Basil avec la référence grecque, Kyriakos Petras du groupe En Chordais.

La façon de jouer l'instrument est au cœur de leur création : « Le qanun sonne déjà flamenco, mais il y a un travail effectué pour se rapprocher de la guitare flamenca avec le développement de techniques importées, inspirées des harmonies improvisées du jazz. » nous livre Osama Khoury.

Dans une volonté de ne pas verser dans le superflu mais au contraire de jouer avec les potentialités de base des instruments, ils poussent à leur paroxysme les limites des techniques qui leur sont accolées dans une pratique classique orientale, et puisent dans le jazz comme un levier d'émancipation. Il s'agit ainsi de trouver de nouveaux alliages sonores à des instruments de facture traditionnelle, d'élargir leur éventail de styles, d'inventer de nouveaux territoires de jeux auditifs, en quelque sorte de créer un nouvel idiome musical syncrétique.

L'entrelacement de diverses traditions musicales produit au final un fruit à la saveur inédite mais à la teneur universelle, une perle de musique orchestrale contemporaine qui renouvelle la musique méditerranéenne. La fusion jazz-flamenco élaborée dans les années 80 par le regretté Paco de Lucia a beaucoup influencé leur travail – une version de Zyriab sur leur nouvel album Revelation (Enja, 2014) en témoigne – mais également des personnalités aussi diverses que Chick Corea, Miles Davis, Oscar Peterson, Duke Ellington, Ella Fitzgerald ou Dave Brubeck – leur titre Quick Five est un clin d'œil magnifiquement orchestré du célébrissime Take Five –.

La musique du Khoury Project distille, par conséquent, un genre hybride, hors de tout clivage stylistique rigide. Elle crée un décor mental onirique et saccadé, fait de fluidité, d'à-coups, doté d'une tessiture musicale éclectique oscillant entre les couleurs du flamenco, la dynamique rythmique du jazz et un genre orientalisant enchanteur, indéfinissable, empruntant à l'univers des Contes des Mille et Une Nuits. Pour leur dernier opus, ils forment un quintette : Elia au oud, Osama au qanun, Basil au violon, rejoints par Guillaume Robert à la contrebasse et Inor Sotolongo aux percussions.

Lors du concert donné à l'Institut du monde arabe le 18 avril dernier, une forte connivence sonore, une complicité rare, une bonne humeur communicative se dégageaient entre ces musiciens, réunis par la recherche de l'émotion et le goût d'explorer différentes cultures musicales par le biais de subtils arrangements mélodiques. Cette alchimie humaine, cette expérience collective d'appropriation de la ductilité du son, aboutit sur une grâce spontanée, sur un mouvement musical ascensionnel de transe. Un embrasement des sens se produit grâce à des envolées mélodiques impromptues, fulgurantes qui transportent le public dans une écoute extatique envoûtante dont il ressortira exalté.

La musique du Khoury Project se veut tour à tour jouissive dans l'énergie de la danse et méditative, conduisant à l'introspection et au vagabondage de l'imagination. C'est donc à un concert aux allures contrastées, passant du calme à la frénésie cathartique, obéissant aux pulsions libérées de leur chaos par leur orchestration savamment architecturée, auquel vous aurez la chance d'assister si vous venez au Comedy Club ce lundi 11 mai à 20h. Session de rattrapage sur France Inter le 19 mai dans l'émission L'humeur vagabonde.

Par Sandrine Le Coz | akhaba.com

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