IMA : la aïta libertaire du Maroc

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IMA : la aïta libertaire du Maroc

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Khadija Margoum (DR)

La Journée internationale des femmes est consacrée à l’Institut du monde arabe par la aïta, un chant libertin féminin né au Maroc, que représentent Khadija el Bidaouia et Khadija Margoum, deux voix fermes et perçantes de ce cri à l’origine un ralliement guerrier.

Les tribus amazighes

A quelques centaines de mètres de Notre-Dame de Paris, l’Institut du monde arabe célèbre la Journée internationale des femmes en ouvrant son micro à un appel, un cri, aïta, en dialecte maghrébin, un chant féminin libertin fusant du Maroc. Il est déclamé jeudi 8 mars par deux voix fameuses de ce genre populaire, Khadija el Bidaouia et Khadija Margoum, deux facettes d’un répertoire séditieux longtemps méprisé par l’élite culturelle marocaine. Il porte encore la clameur de ses racines guerrières avant de devenir une déviation dévergondée qui remonte au début du XXe siècle dans les campagnes, puis dans les années 1940-50 dans les centres urbains de la côte Atlantique.

Au début, il y a les Arabes musulmans conquérants du Maghreb qui arrivent, au Moyen Age, jusqu’à l’océan, vainquent puis séduisent par leur nouvelle religion les tribus amazighes, berbères, de l’Ouest marocain, dans les grandes plaines d’Abda, de la Chaouia, de la Doukkala, dans les terres voisines du Haouz et de Zaër. Ils y apportent leur art de la poésie bédouine qui se mêle aux traditions des autochtones. Un syncrétisme qui se transforme au fil du temps en un cri de ralliement des combattants, favorisé par le caractère belliqueux des autochtones berbères.

Blues arabo-berbère

C’est la aïta, un gueulement qui mue en chronique chantée de la vie d’hommes et de femmes, relatant leurs difficultés quotidiennes, leurs révoltes fréquentes, leurs amours contrariées, parfois leurs exils douloureux. Un blues arabo-berbère saisissant, souvent marqué par les timbres perçants de ses chanteuses, une stridence caractéristique des fines voix féminines amazighes. Un appel déchirant, obsédant jusqu’à la transe, porté traditionnellement par les bendirs, le luth loutar à trois ou quatre cordes, la derbouka puis le violon amené par les Européens, joué debout sur une cuisse, tel l’ancestral rebab, le rebec, quand il migre dans les villes de l’Atlantique, essentiellement de Casablanca jusqu’à Safi, port de pêche plus au sud.

C’est le moment, sous le protectorat français (1912-1956), où la aïta vit une nouvelle transformation, la plus répandue jusqu’à aujourd’hui. Une version urbaine, licencieuse provoquée par l’exode rural, le plus souvent improvisée par des femmes déracinées, veuves, répudiées, divorcées qui subviennent ainsi aux besoins de leurs enfants. A l’exemple de leurs sœurs du raï, ce rhythm’n’blues en darija, arabe dialectal, né dans les plaines occidentales d’Algérie et orientales du Maroc.

Khadija el Bidaouia et Khadija Margoum

Voix légèrement voilée, Khadija el Bidaouia (ou Bidawiaya), sexagénaire de Casablanca, chante depuis 1976 ou 1978, après le décès de son mari, un style, parmi la douzaine de variantes de la aïta, le marsaoui (ou marsawi, du mot marsa, port en arabe). Cette mouture portuaire issue de la capitale économique du Maroc, qui exalte les plaisirs charnels avec des impromptus où le sous-entendu n’est pas plus épais que la finesse d’une lingerie féminine. El Bidaouia s’est lancée avec les Ouled Bouaâzaoui, une fratrie qui, avec son père, a grandement contribué à la réputation de la aïta marsaouie, pendant près d’un demi-siècle.

Le chant piquant, Khadija Margoum est native de Safi, autre bastion maritime de la aïta dans la tournure dite hasba (ou haçba). Elle représente le renouveau du cri musical marocain. En 2005, Khadija Margoum collabore avec le groupe de jazz fusion français Briegel Bros fondé en 1989, lors du festival international de musique de Safi. Une manière de dire que la aïta est aussi une musique universelle. D’ailleurs ces dernières années, l’appel musical marocain s’est adjoint des instruments telles la batterie ou la guitare électrique. Après des décennies d’ostracisme, la aïta, plus édulcorée, domestiquée, a les heurs d’être diffusée sur les ondes et écrans officiels marocains alors que son front grivois, libidinal reste confiné aux cabarets canailles.

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com

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