Chucho Valdés réinvente Irakere

concert

Chucho Valdés réinvente Irakere

description: 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Photos Gabrielle Saplana

C’était l’époque du vinyle-roi. Non pas cette anecdotique renaissance, au demeurant fort sympathique, que nous connaissons depuis quelques années. En cette fin des années 1970, on pouvait se procurer son 33 tours au Prisunic du quartier, les disquaires indépendants étaient presqu’aussi nombreux que les coiffeurs et les agitateurs culturels ne vendaient pas encore d’électroménager. Bref, en arrivant dans l’un de ces lieux de perdition, on balançait entre la tentation des belles pochettes en « facing » sur les murs d’exposition, et celle de farfouiller dans les bacs à la recherche de pépites, les plus belles étant souvent les moins bien distribuées.

Si le rayon salsa s’était ménagé une niche, le disque cubain arrivait lui au compte-goutte. Il se faufilait parfois au gré de fabrications sous licence dans différents pays d’Europe. L’Espagne bien sûr, mais aussi l’Italie. C’est ainsi qu’au milieu de ces alléchantes jaquettes, surgit un jour une photo en noir et blanc surmontée d’un nom aux consonances étranges : Irakere. Une photo de couverture d’album (Irakere 1, Vedette, 1977 ; sous licence du LD-3420, Areito, 1974) qui en disait plus que le texte lui-même, réduit aux informations de bases : titres, auteurs et nom du directeur.

Irakere 1 Cover

Une photo bavarde, donc, mais qui mentait effrontément. Plusieurs des musiciens qui y figuraient n’avaient pas participé aux sessions d’enregistrement, comme le batteur Enrique Plá ou le conguero El Niño Alfonso. Paquito d’Rivera et Arturo Sandoval, quant à eux, quoique bien présents dans le studio, n’avaient rien trouvé de mieux qu’échanger leur instrument sur la pochette.

Ce que l’on voyait, en fait, c’était surtout des saxophones, une basse et une guitare électriques, une caisse claire de batterie, toutes choses incongrues dans la salsa new-yorkaise. Et surtout de curieux tambours en forme de sablier… L’auteur de ces lignes apprendra plus tard qu’on les nomme tambours batá, et qu’ils permettent d’invoquer les dieux dans la religion afro-cubaine de la santería.

Nous les avons souvent évoqués dans nos chroniques – notamment pour le concert d’Omar Sosa du Quai Branly en février dernier – et l’on pourrait avoir l’impression que leur emploi dans la musique cubaine profane coule de source. En 1974, c’était pourtant une nouveauté majeure, de celles qui redéfinissent les contours de cette musique populaire à chaque nouvelle génération. Comme le danzonete dans les années 1930, le danzón-mambo dans les années quarante, le cha cha chá dans les années cinquante, la nueva trova dans les années soixante, le songo de Los Van Van. Et, donc, l’afro-rock-jazz-funk d’Irakere dans les années soixante-dix.

Car c’est bien cela qui jaillissait des enceintes dès l’aiguille posée sur la première piste. Un cocktail détonnant qui avait enflammé la jeunesse cubaine, avant d’attirer l’attention des producteurs étrangers. En 1978, Irakere sera le premier groupe cubain depuis la Révolution à signer un contrat avec une firme nord-américaine, en l’occurrence la CBS. Il en résultera un album en public, enregistré dans les festivals de jazz de Newport et Montreux (1979), et un autre en studio, Irakere 2 (1980).

La force d’Irakere – « forêt » en langue yoruba – c’était de pouvoir jouer avec la même aisance dans un bal, une salle de concert classique, à la Fête de l’Humanité ou dans une boîte de jazz. Chucho Valdés trouvait sa tâche grandement facilitée par la qualité de chacun des membres de la formation. Oscar Valdés, la voix d’Irakere, apportait les chants afro ainsi que le côté populaire au collectif, El Niño Alfonso et Enrique Plá étaient deux percussionnistes hors pairs, le guitariste Carlos Emilio Morales, hélas trop effacé, faisait merveille tandis que l’agité de la basse Carlos del Puerto dynamisait cette formidable section rythmique.

La section de cuivres ne comptait pas moins que le vétéran Jorge Varona avec Arturo Sandoval et ses solos pyrotechniques pour les trompettes, Carlos Averhoff, sublime au saxophone ténor, ainsi que Paquito d’Rivera, souvent comparé à une Formule 1 du saxophone alto, mais qui savait jazzifier sans vergogne l’Adagio de Mozart.

Cette Dream Team dévorait les partitions avec un appétit d’ogre. Chucho écrivait donc des arrangements de plus en plus sophistiqués, mais la réaction était toujours la même : « C’est tout ? Juste ce petit mambo ? ». Et gare à l’impétrant qui butait sur une difficulté. Le flûtiste José Luís Cortés, « El Tosco », racontera avoir senti se poser sur lui le regard peu amène des anciens, lors de ses premières répétitions.

En 2015, Chucho Valdés entamait une tournée-hommage pour les quarante ans d’Irakere, avec un léger décalage bien dans la tradition cubaine. Membre fondateur historique – avec Carlos del Puerto et Oscar Valdés –, pianiste et arrangeur, il est aussi le principal compositeur de la formation avec des thèmes anthologiques comme Misa negra, une suite qui mêle liturgie afro-cubaine, piano classique et passages jazzy, Cien años de juventud, un danzón aux accents funk pour le centenaire dudit style, ou El Duke, dédié à Duke Ellington.

Cette tournée passera par le Nouveau Théâtre de Montreuil le 8 avril, dans le cadre du Festival Banlieues Bleues. Pour l’occasion, le maestro revient au format de « mini big-band » qui en avait fait le succès. On retrouve dans ce nouveau millésime les jeunes musiciens qui l’accompagnent depuis quelques années.

Dreiser Durruthy assume, avec brio, la lourde tâche de remplacer Oscar Valdés. Gastón Joya est le nouveau contrebassiste qui en impose. Yaroldy Abreu aux percussions et Rodney Barreto à la batterie forment un duo rythmique explosif. Chez les soufflants, on suivra avec intérêt le saxophone ténor d’Ariel Brínguez et la trompette de Carlos Sarduy, deux perles issues du fameux concours JoJazz qui lance les carrières des jazzmen cubains débutants.

D’aucuns objecteront qu’il est regrettable que Chucho n’ait pas pu, ou souhaité, rappeler quelques-uns des anciens protagonistes encore en activité. Certes, cela aurait replongé les amateurs de la première heure dans les grands moments de la formation et donné l’occasion aux jeunes générations de découvrir une partie du groupe originel. Mais ne faisons pas la fine bouche, un tel plateau n’est pas monnaie courante. Finalement, cette commémoration, plus tournée vers l’avenir que vers le passé, vient nous rappeler, si besoin était, à quel point la scène jazz cubaine actuelle fourmille de talents exceptionnels.

Par Didier Ferrand | akhaba.com

Irakere en tournée française 2016

 Mardi 5 avril au Théâtre Municipal de Villefranche, Villefranche-sur-Saône
Jeudi 7 avril à la Salle de L'Isle, L'Isle-d'Abeau

Vendredi 8 avril au Nouveau Théâtre de Montreuil, Festival Banlieues Bleues
Jeudi 5 mai à Jazz en Comminges, Saint-Gaudens

Lundi 9 mai au Théâtre des Arts, Rouen
Vendredi 20 mai au Carré Belle-Feuille, Boulogne-Billancourt

Samedi 21 mai au Festival les Beaux jours, Biarritz
Vendredi 27 mai au Train Théâtre, Portes-lès-Valence

Samedi 28 mai à la Grange Au Lac, Evian Les Bains
Mardi 31 mai au Théâtre Chatellerault, Festival Jazzellerault

albums relatifs