Al-Kindî revient aux sources soufies

concert

Al-Kindî revient aux sources soufies

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Photo Sabine Châtel

Onze années après le samâa des munshid shadhilites de Noureddine Khourchid, l'art damascène de l'audition spirituelle soufie refait l'évènement à l'IMA le samedi 5 avril 2014 à 20h30, avec une approche autrement plus mevlevi. L'enregistrement de 2003 avait achevé de transformer, par son succès, ce précédent.  

L’an dernier, l'Ensemble Al-Kindî fêtait sa trentaine, et ce sans doute aussi tristement que Cendrillon dans le hit homonyme. Le quartet inspiré de Julien Jalâleddin Weiss n'a pourtant pas à rougir de ses années glorieuses : décennies superbes, où tout ce qu'Alep comptait de grandes voix venait répéter dans son petit palais de la vieille ville syrienne. Ballet de concerts magnifiques où se sont croisés Sabri Moudallal, Adîb Al-Dâyikh, Muhammad Qadri Dalal, Mustafa Doğan Dikmen et Sheikh Habboush... 

Julien Weiss se consume d'une passion partagée entre Rumi et les musiciens du Levant. Il compose à présent sur le qanun, à l'instar des maîtres mevlevi ottomans du 17ème siècle. Malheureusement, l'histoire s'est accélérée à Alep depuis 2012, et les RPG ont remplacé les Croisés aux créneaux d'Al-Husn. Le musicien, intact, poursuit depuis Istanbul son mirage, rêve éveillé d'une Syrie de cartes postales, où muezzin et poètes communiaient dans la suite wasla. Ironie de l'histoire, c'était précisément à Alep que les derniers Çelebi turcs s'étaient réfugiés après l'interdiction de 1925.

Pour cette tournée, l'Ensemble, réduit au ney et au cithare qanun, s'est recentré sur ses inspirations soufies premières. Pour ce faire, il s'est adjoint trois choristes et trois derviches mevlevi de la Loge de Damas, avec un spectacle dans l'esprit du samâa mevlevi, mené par le chant du Sheikh Hamed Daoud. A Alep comme à Istanbul, ce samâa emprunte à la suite classique ses mouvements alternés.

Une fois les portes de l'auditorium closes, l'Ensemble Al-Kindî redira donc le message inconditionnel d'Amour de Rumi avec ses vers. Corps, âme et verbe. L'individu tout entier s’abandonne aux paroles hypnotiques de Rumi, saint fondateur à qui Julien Jalâleddin Weiss doit bien davantage qu'un prénom. Le chant troublant du ney des Mevlevi rappelle de façon obsédante l’allégorie du roseau ondulant sous le vent de la Grâce manifestée d'Allah. Son Amour indicible s'exprime ici en lents taqsims essoufflés. Légèreté indescriptible qui incombe ici à Ziad Kadi Amin, un fidèle d'Al-Kindî.  

Plus que la seule contemplation, c'est l'extinction – en arabe, fana – du Soi, conception hétérodoxe chère aux Qalandars, qui s'exprime dans ce souffle émouvant, communicatif. Frisson. Jubilation soudaine de la paix intérieure, enfin manifestée. Tristesse abyssale, qui imprime aux derviches leurs girations hors du temps. A cet instant privilégié, le public partage par bouffées une émotion esthétique particulière, pétrie d'évidence mystique. Al-Kindî en est un messager.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

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